Bientôt, la rive droite verra les lumières du mythique cinéma Utopia rallumer l’histoire du château qui va l’abriter. Car derrière Palmer, il n’y a pas seulement un parc, un quartier, le formidable Rocher de Palmer et bientôt un cinéma d’art et d’essai. Il y a une histoire qui croise celle de l’esclavage colonial.
Le château Palmer de Cenon, avant de porter son nom d’aujourdhui, celui d’un colonel britannique Charles Palmer qui acquerra aussi le célèbre Château Palmer de la ville de Margaux, était la propriété des Gascq, une puissante famille bordelaise du 18e siècle.
Président du Parlement de Bordeaux, Blaise-Antoine Alexandre de Gascq, comme les De Lalande (propriétaire de l’hotel particulier qui abrite le Musée des arts décoratifs et du design), appartient à cette noblesse de robe qui constitue alors une partie de l’élite économique et politique de la ville. La famille possède d’importants domaines viticoles, notamment en Médoc.
C’est une descendante de cette famille, Marie Brunet de Ferrière, veuve de Gascq, qui vend en 1814 au colonel britannique Charles Palmer le domaine qui donnera naissance au célèbre Château Palmer de Margaux.
Mais cette histoire possède un autre versant, beaucoup moins connu.
La même année, Charles Palmer acquiert également un domaine à Cenon, sur les hauteurs dominant Bordeaux et la Garonne. Les recherches consacrées à l’histoire du château indiquent que cette propriété avait elle aussi appartenu aux Gascq. En 1824, le cadastre de Cenon mentionne encore Palmer comme propriétaire. Endetté, celui-ci finit par céder le domaine en 1834 au négociant bordelais Félix Delbos.
Deux siècles plus tard, c’est ce château qui s’apprête à accueillir Utopia. Pourquoi cette histoire nous intéresse-t-elle ?
Parce que les Gascq appartiennent à cette société bordelaise du XVIIIe siècle dont les fortunes foncières, viticoles, commerciales et matrimoniales évoluent dans une ville devenue l’un des grands ports français du commerce colonial et de la traite négrière. Certaines archives font apparaître des membres ou branches portant le nom de Gascq dans des réseaux tournés vers La Rochelle et les colonies antillaises.
Même s’il serait imprudent et historiquement fragile d’affirmer que le château Palmer de Cenon a été construit avec l’argent de la traite ou de l’esclavage, on ne saurait refermer ce dossier qui nous oblige à un travail de mémoire.
Depuis trois décennies, notre conviction simple est qu’il ne suffit pas seulement de raconter les navires négriers partis des ports français. L’argent, les familles, les propriétés, les alliances, le vin, le sucre, le café et les investissements doivent aussi être traqués.
C’est une véritable géographie mémorielle, qui s’affranchit des fleuves et des villes, qu’il faut dessiner. La rive droite, même si elle a tardé à intéresser les colons et négociants bordelais, à partir de la construction du pont de Pierre en 1820, a été le territoire de propriétés, de vignobles, de demeures et d’investissements appartenant aux élites de l’agglomération dont la prospérité économique de l’époque est indissociable du crime contre l’humanités que fut la traite et l’esclavage des noirs.
A Palmer, ce qu’il y a de particulièrement intéressant aujourd’hui c’est que s’y dresse Le Rocher de Palmer dont le voisinage et les missions racontent une transformation territoriale qui permet à ce patrimoine d’être partagé dans le sens de l’équité et de l’enrichissement culturel.
L’embléme qu’est devenu, tant qu niveau de la Métropole bordelaise qu’au niveau national et international permettant aux musiques du monde et aux artistes venus d’Afrique, des Caraïbes, du Maghreb de se rencontrer, de partager leurs passions et d’installer ainsi un magnifique paradoxe.
Le domaine hérité du monde des élites bordelaises des XVIIIe et XIXe siècles accueille aujourd’hui l’un des lieux les plus ouverts sur la diversité culturelle de notre métropole.
Et le cinéma Utopia Palmer est comme destiné à compléter cette transformation. Cinéma indépendant depuis trois dizaines d’années, l’établissement a toujours su redonner vie au patrimoine dans les différentes villes où il s’est installé.
Et quelle coïncidence qu’après avoir investit la vieille Eglise Saint-Siméon, dans le quartier bordelais de Saint-Pierre, qui fut aussi une Ecole de Moussaillons d’un XVIIIe siècle les conduisant vers les Outre-Mers et avoir dénommé sa plus grande salle Toussaint Louverture en 2002, que le deuxième bâtiment dans la métropole bordelaise soit aussi marqué l’histoire coloniale bordelaise.
Faisant ainsi se rejoindre films, musiques, rencontres, associations et habitants autour d’un espace culturel qui, jadis propriété privée et maintenant ouvert à tous .
C’est pour cette raison que cette histoire et ces liens doivent être racontés pour ouvrir les recherches et pour contextualiser et surtout transmettre.
On pourrait y imaginer un petit parcours mémoire, des panneaux, des créations artisitiques, un QR code, des rencontres avec les habitants permettraient de raconter trois siècles de transformations sociales et culturelles.
Le Rocher de Palmer nous montre déjà ce que peut devenir un lieu lorsque la culture l’ouvre au monde. Utopia peut désormais prolonger ce mouvement.
Il reste à y ajouter une dimension essentielle : la mémoire. Car faire vivre la diversité aujourd’hui, c’est aussi accepter de regarder, en mobilisant tous les moyens nécessaires, l’histoire qui l’a précédée.
À Palmer, nous avons désormais l’occasion exceptionnelle de faire dialoguer trois choses que l’on oppose trop souvent : le patrimoine, la mémoire et la diversité.
Karfa Diallo
Mémoires & Partages
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