Il faut savoir regarder les signes faibles de l’histoire. Ils annoncent souvent les grandes transformations. À Bordeaux, deux institutions majeures, le Musée des Arts décoratifs et du Design (Hôtel particulier de la famille De Lalande propriétaire esclavagiste à St-Domingue) et le CAPC (Entrepôts Lainé de denrées coloniales), ont récemment choisi d’intégrer à leur propre récit les liens qui unissent leur histoire à celle de l’esclavage colonial. L’événement pourrait sembler anecdotique. Il est pourtant considérable.
Pour la première fois, ces musées ne racontent plus uniquement leurs collections ou leur architecture ; ils acceptent de les replacer dans le contexte économique, social et politique qui a rendu leur existence possible. Ils reconnaissent que le patrimoine n’est jamais neutre et qu’il porte aussi les traces des systèmes de domination qui l’ont façonné.
Certes, cette reconnaissance demeure d’une grande discrétion. Au CAPC comme au MADD, les panneaux explicatifs sont peu visibles, parfois éloignés de l’entrée, et la communication institutionnelle est restée particulièrement sobre. Le visiteur peut traverser ces lieux sans percevoir immédiatement l’importance de cette évolution. On peut le regretter.
Mais il serait injuste de minimiser ce pas en avant au motif qu’il n’est pas spectaculaire. Les avancées mémorielles sont rarement tonitruantes. Elles procèdent souvent par déplacements successifs, par ajustements, par réécritures patientes des récits. Dans une ville où ces questions furent longtemps reléguées aux marges, le simple fait que deux musées inscrivent désormais l’histoire de l’esclavage colonial dans leur discours constitue une rupture qu’il faut saluer.
Cette évolution ne doit rien au hasard.
Depuis près de vingt ans, Mémoires & Partages travaille à faire émerger une autre lecture du patrimoine bordelais. L’association a documenté les biographies des armateurs négriers, révélé les liens entre fortunes locales et économie esclavagiste, proposé des parcours urbains, conçu des expositions et développé des outils pédagogiques. Elle a toujours défendu une conviction simple : les héritages de l’esclavage colonial ne doivent pas être effacés mais expliqués.
Cette position mérite d’être rappelée tant les débats publics opposent souvent mémoire et patrimoine. Mémoires & Partages n’a jamais fait du déboulonnage des statues ou du débaptisage des rues un préalable. Son ambition est ailleurs : contextualiser les symboles, rendre visibles les silences, donner aux citoyens les connaissances nécessaires pour comprendre ce qu’ils voient.
Une plaque explicative devant un bâtiment, une œuvre replacée dans son contexte de production, un cartel qui raconte l’origine d’une fortune disent souvent davantage qu’une disparition. On ne combat pas l’amnésie en supprimant les traces ; on la combat en leur donnant du sens.
Si les musées franchissent aujourd’hui cette étape, c’est aussi parce que les acteurs associatifs ont contribué, parfois dans l’incompréhension, à faire évoluer la conscience collective. Les militants de la mémoire n’ont pas cherché à culpabiliser une ville ; ils ont travaillé à enrichir son récit. Ils ont rappelé qu’une démocratie ne s’affaiblit jamais en regardant son histoire en face.
Mais une nouvelle responsabilité s’ouvre désormais.
Les institutions culturelles ont commencé à reconnaître cette histoire. Il appartient maintenant aux associations, aux guides, aux enseignants, aux artistes, aux chercheurs et aux médiateurs culturels de faire vivre ces contenus. Une mémoire ne se limite pas à quelques panneaux explicatifs ; elle existe lorsqu’elle est racontée, discutée, transmise et appropriée par le public. La médiation devient aujourd’hui l’enjeu essentiel.
C’est précisément dans cette perspective que s’inscrit le projet de Maison des Esclavages et des Résistances porté par Mémoires & Partages. Non comme un musée supplémentaire, mais comme un lieu de référence capable d’accompagner ce mouvement, de relier les différents sites patrimoniaux de Bordeaux, de former les médiateurs, d’accueillir la recherche, les créations artistiques et les débats citoyens. Un lieu où les héritages de l’esclavage colonial seraient expliqués dans toute leur complexité, sans céder ni à l’effacement, ni à la simplification.
Les initiatives du MADD et du CAPC montrent que Bordeaux est entrée dans un nouveau cycle mémoriel. Encore discret, parfois timide, mais irréversible. Après le temps du silence vient celui de la contextualisation. Après la reconnaissance doit venir celui de la transmission.
Car la mémoire ne devient véritablement partagée que lorsqu’elle quitte les cartels des musées pour entrer dans la conscience des citoyens. C’est désormais le défi collectif qui nous attend.
Karfa DIALLO
Fondateur-directeur


