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BORDEAUX – BAYONNE – DAKAR – LA ROCHELLE – LE HAVRE – PARIS

4 FÉVRIER 1794 : Quand la résistance anticoloniale des esclavisé.es d’Haïti influence la Révolution Française (Marie Le Bouffo)

Alors qu’aujourd’hui, Haïti est présenté comme l’incarnation de l’extrême pauvreté, de la
violence, et de l’instabilité politique, son poids historique et culturel est en vérité immense, et son passé est épique.

Projetez-vous il y a plus de 200 ans, dans un monde écrasé par la route de la violence, de la domination et de la recherche de profit, où l’individu n’est qu’un outil parmi tant d’autres, réduit à un corps décharné et consumé par le labeur intensif jusqu’à son dernier souffle.

Au XVIIIe siècle, Saint-Domingue (par la suite Haïti) est la colonie la plus riche du monde.
Elle cumule en effet 70 % de l’exportation mondiale du sucre, grâce à l’exploitation des populations natives, et par la suite africaines, alors réduits en esclavage.

Saint-Domingue constitue alors un joyau colossal pour la France, mais demeure un enfer à ciel ouvert pour les esclaves noirs contraints de travailler 12h par jour sous un soleil de plomb. Ce phénomène est relaté par de nombreux poètes haïtiens, à l’instar de René Depestre, qui écrit dans son poème Minerai noir:

“Quand la frénésie de l’or draina au marché la dernière goutte de sang indien […] On se tourna vers le fleuve musculaire de l’Afrique”.

Cette machine coloniale entraîne infanticides et suicides au sein des populations noires, en
proie à une détresse absolue, et beaucoup d’entre eux subissent viols, mutilations, tortures, et
pendaisons, et cela, orchestré par les colons français. La mort est ainsi punitive comme salvatrice, celle-ci apparaîssant comme seule issue de ce système déshumanisant.
Au bout de deux longs siècles d’une telle oppression, la colère et les tentatives de révoltes
longuement mûries, se cristallisent dans un acte suprême de volonté.

Dans la nuit du 13 au 14 Août 1791, émergent les prémices d’un Congrès Panafricain, lors de ce
qu’on appelle alors la « Cérémonie du bois Caïmans ». Elle réunit alors des esclaves de 24 ethnies africaines différentes, et de divers secteurs (sucre, café, cacao, indigo, coton, services domestiques et sexuels) qui discutent de la condition noire. La prêtresse Cécile Fatiman dirige ce mouvement par une cérémonie vaudou.

Cette nuit-là, ils implorent les esprits de les aider dans leur quête de délivrance du despotisme et ils se jurent « La Liberté ou la Mort ». Car oui, ce qu’ils endurent est synonyme de
supplice, comme l’exprime très bien le poète haïtien Massillon Coicou :

“Et si, quand le fouet plonge dans ma chair qu’il déchire / J’invoque sa pitié : J’entends le maître rire!… »

Dans les semaines suivantes, une des plus grandes révoltes d’esclaves de l’Histoire de l’humanité éclate, et Saint-Domingue sombre dans une violence sans précédent. Ce conflit aboutit néanmoins à un résultat effectif et concret : en 1794, la France abolit l’esclavage sur la terre colonisée de Saint-Domingue, une première à cette époque.

Grâce à la lutte de ces hommes et femmes, les noirs de Saint-Domingue vont enfin bénéficier de la citoyenneté et de la liberté, si longtemps désirée. Les semaines suivantes, dans un vent progressiste de liberté dû au combat des noirs de Saint-Domingue, la France abolit aussi l’esclavage de ses autres colonies.

Cependant, quelques années plus tard, Napoléon Bonaparte restaure l’esclavage en 1802, par
un décret jugé intolérable par les habitants de l’île. Ces derniers s’insurgent donc à nouveau.

En réponse à cet embrasement de colère, le premier empereur de France envoie une armée de 25 000 hommes pour faire taire la revendication noire.

Pour y faire face, l’ancien esclave Toussaint Louverture fonde l’Armée Indigène, composée d’hommes mais aussi de femmes esclaves, à l’image de la grande Sanité Bélair, incarnation même de la lutte en faveur de la liberté. Celle-ci est promue lieutenante de l’armée révolutionnaire et commande des troupes, une prouesse pour l’époque, alors que les femmes sont reléguées au second plan.

Toutefois, cette armée indigène reste peu expérimentée, et est munie d’équipements rudimentaires. Se matérialisent alors les premières guerres anti-ségrégationnistes, anti-racistes, anti-esclavagistes et anti-colonialistes de l’Histoire mondiale.

Contre toute attente, le 18 novembre 1803, à l’issue de la bataille de Vertières l’armée
Napoléonienne, connue comme étant la plus prestigieuse de son époque, essuie sa première grande défaite. Se fissurent ainsi les assises d’un système corrélant la race, le capitalisme et l’esclavage.

Il y a 222 ans, le 1er janvier 1804, près de 150 ans avant la période de la décolonisation, les généraux en chefs, dont Jean-Jacques Dessalines proclament l’indépendance de Saint-Domingue.

C’est donc à cette date, à plusieurs milliers de kilomètres des terres africaines, que naît Haïti, la première République Noire du monde, le seul Etat jusqu’à aujourd’hui à être issu d’une insurrection d’esclaves le premier pays, à avoir inscrit dans sa constitution l’abolition de l’esclavage ainsi que l’interdiction de la discrimination raciale.

Haïti n’est pas seulement le premier peuple à avoir vaincu la plus grande armée de
son temps. Haïti n’est pas seulement le premier peuple à avoir mis en déroute le système
esclavagiste. Haïti incarne avant tout la réhabilitation des peuples noirs et des droits des opprimés du monde entier.

Haïti est aussi une terre ayant subi le génocide des Taïnos, les premiers habitants de
l’île, par les colons espagnols. Pour faire honneur à leur mémoire, les déportés africains ont
donné à ce territoire son nom d’origine, Haïti, dit « Terre des hautes montagnes » en langue
taïno.

Il s’agit là d’un exemple de réussite de Panafricanisme, car la moitié des habitants de
Saint-Domingue étaient nés en Afrique. Les Haïtiens ont surmonté leurs différences
ethniques, tandis que beaucoup d’autres territoires subissent des divisions ethniques
alimentées par le néocolonialisme.

Cet épisode épique ne cesse d’inspirer certains grands auteurs, à l’image d’Aimé Césaire ou encore de Victor Hugo, mais aussi certaines figures politiques, comme Christiane Taubira.

« Ce n’est pas à moi seule que le peuple d’Ayiti a ouvert les avenues d’un monde de justice
et de fraternité. Ce fut aussi au monde noir, dans son entier, qui reconnaît la première
République indépendante, arrachée puis codifiée par d’anciens esclaves, édifiée à la
morgue de l’Empire colonial. Les opprimés, les évadés de toute servitude, trouvèrent, dans
la première constitution d’Ayiti cette perle de fraternité qui offrait liberté et nationalité à tous
ceux qui foulaient ce sol encore fumant. »
Christiane Taubira, Lettre au peuple d’Ayiti, 7 Janvier 2020

« J’aime votre pays, votre race, votre liberté, votre révolution, votre République. Votre île
magnifique et douce plaît à cette heure aux âmes libres ; elle vient de donner un grand
exemple ; elle a brisé le despotisme. Elle nous aidera à briser l’esclavage. Haïti est
maintenant une lumière. Il est beau que parmi les flambeaux du progrès, éclairant la route
des hommes, on en voit un tenu par la main d’un nègre. Votre frère, Victor Hugo
»
Victor Hugo, Communiqué de Hauteville-House, 31 mars 1860

« Jamais nous ne compenserons tout à fait ce que nous devons au nègre fondateur. Le
nègre fondateur, c’est la Révolution de Saint-Domingue, c’est Toussaint Louverture. Notre
dignité, notre existence n’a longtemps tenu qu’à cet évènement fondateur : J’ai trouvé en
Haïti plus qu’un apport majeur à la pensée que j’ai essayé de construire. Haïti où la
négritude se mit debout pour la première fois… Ce fut leur conquête. Leur conquête était
aussi pour nous tous. Si nous en étions dignes ! »
Aimé Césaire, dans Conversations sur Haïti, 2008.

Nous prêtons une longue pensée pour Haïti qui connaît une période de haute fragilité, liée à
la guerre des gangs, alimentés par les grandes puissances actuelles (Etats-Unis, Canada,
France) qui soutiennent financent les armes et pompent les ressources souterraines de l’île.

Ainsi, prêtons attention à ce grand peuple, bien trop occulté aujourd’hui.

Marie Le Bouffo, Matéo Barés (anthropologue)
Bordeaux, 1 Janvier 2026

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