TRIBUNE – Pourquoi Bordeaux fait Honoris Causa le Recteur de l’Université de Dakar? par Karfa Diallo TRIBUNE – Pourquoi Bordeaux fait Honoris Causa le Recteur de l’Université de Dakar? par Karfa Diallo

Ce mardi 21 janvier, l’Université de Bordeaux Montaigne remet à l’historien Ibrahima Thioub, un titre de Docteur Honoris Causa « en amont du sommet Afrique-France qui se tiendra en juin à Bordeaux » dans des circonstances qu’il importe d’historiciser et de problématiser.

L’Université de Bordeaux Montaigne avait-elle besoin de remettre un titre de Docteur Honoris Causa « en amont du sommet Afrique-France qui se tiendra en juin à Bordeaux » ?

Quel besoin d’en profiter pour tenir « un séminaire de réflexion sur la thématique même du sommet de juin et préparatoire à ce dernier : « Culture, ville et créativités en Afrique »?

N’aurait-t’on pas pu s’en tenir à l’histoire universitaire et académique entre les universités de Bordeaux et de Dakar ?

L’anniversaire des 50 ans de l’université de Bordeaux Montaigne n’était-il pas suffisant pour retenir l’attention de l’opinion publique ?

Que nous dit ce confusionisme entre politique et université, diplomatie et enseignement ?

Que signifie ce titre décerné à un historien spécialiste de l’esclavage par une université toujours dédaigneuse de la mémoire de l’esclavage dans une ville qui fut le premier port colonial français ?

Tant qu’à s’intéresser aux travaux sur l’esclavage, pourquoi ne pas d’abord honorer le seul historien français, le nantais Eric Saugera, qui a brisé l’oubli et le silence académique de l’histoire des quatre siècles qui ont enrichi Bordeaux ?

A l’heure où les opinions publiques africaines et françaises n’ont jamais été aussi hostiles à la main-mise de la francafrique, les circonstances de la remise du titre de Docteur Honoris Causa interrogent forcément.

Ce n’est pas tant la réputation de l’universitaire sénégalais qui est en cause.

Ibrahima Thioub, recteur de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar depuis 2014, est un historien dont la crédibilité, l’engagement et le courage sont non seulement incontestables mais exemplaires.

Ses recherches autour de la question de la traite des esclaves font référence depuis plus d’une dizaine d’années. Pour lui les enjeux de la mondialisation dessinée par la traite et l’esclavage atlantique ne peuvent être appréhendés sans une mise en perspectives d’acteurs. Privilégiant l’approche culturelle et étudiant les impacts du phénomène esclavagiste dans les sociétés africaines, Thioub apporte, en effet, des éclairages nouveaux en révélant les rôles des élites africaines dans l’appropriation du mécanisme d’exploitation qui a fait la fortune de l’Europe au 18e siècle. Son Centre Africain de Recherches sur les Traites et l’Esclavage (CARTE) est l’un des plus dynamiques du continent.

Et le Sénégal, du fait de ses liens historiques avec Bordeaux n’a cessé d’envoyer des générations de ses étudiants et cadres se faire former dans la capitale aquitaine. Jusqu’à ses anciens présidents dont Léopold Sédar Senghor a inauguré le campus de Bordeaux Montaigne et même Abdou Diouf, ancien secrétaire général de l’OIF, a été fait Docteur Honoris Causa de l’Université Bordeaux Montaigne en 2007.

Il est vrai que 2e port négrier puis 1er colonial, Bordeaux a fondé, au 19e siècle, les quatre premières communes françaises au Sénégal (Dakar, Gorée, Rufisque et St-Louis). Le fameux et redoutable « clan des bordelais » régnant sur la capitale de l’Afrique Occidentale Française jusqu’à l’élection de Blaise Diagne, premier député africain à l’assemblée française, qui mettra fin à ce joug colonial.

Des générations d’étudiants et de travailleurs sénégalais et africains sont passés et y vivent encore. Arrivée soit pour des études dans les facultés, notamment droit et santé navale, travaillant dans les usines, comme la défunte Ford Aquitaine Industries, cette communauté navigue entre précarité et invisibilité que les nouvelles vagues de migrants subsahariens bousculent par leurs trajectoires plus dures et plus inégalitaires.

Aucun historien bordelais n’a, néanmoins, osé problématiser l’histoire des relations entre l’Afrique et Bordeaux.

Si le Centre d’Etudes d’Afrique Noire, devenu Les Afriques dans le Monde, existe depuis de nombreuses années, l’histoire maritime n’a pas de chaire et encore moins l’histoire de l’esclavage colonial occidental.

Il est vrai que selon l’historien Hubert Bonin *, la traite et l’esclavage des noirs par les bordelais est un des « tabous » de l’université bordelaise où les enseignants par stratégie de carrière ou par cynisme se sont plus souvent interrogés sur l’Afrique du continent que sur les africains en Occident.

Et tant qu’à décerner un titre de Docteur Honoris Causa, Eric Saugera *, historien nantais, auteur de l’unique livre sur l’histoire esclavagiste de la ville, n’aurait-il pas été plus indiqué ?

Ou même l’autre grande thèse, qui fera l’objet d’une publication très prochaine, « Les minorités noires à Bordeaux au 18e siècle », de la jeune archiviste d’origine toulousaine, Julie Duprat.

La schizophrénie bordelaise allant jusqu’à créer la seule délégation municipale consacrée à l’Afrique subsaharienne dans une ville de France. Une sorte de « pré-carré » qui illustre la difficulté d’un regard et des actions saines et critiques sur les relations d’hier et d’aujourd’hui.

Le contre-sommet françafrique de juin 2020 prévu par un collectif d’associations devrait engager ce nécessaire chantier.

Karfa Sira DIALLO, Consultant, Fondateur de Mémoires & Partages

  • Hubert Bonin « les tabous de Bordeaux », Ed. Festin
  • Eric Saugera « Bordeaux, port négrier », Ed.Karthala, 1995
  • Julie Duprat « Les minorités noires à Bordeauxau XVIIIe siècle »

Patrick Carl

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